Sénégal : quand la loi électorale devient un instrument politique
Au Sénégal, une ligne rouge est en train d’être dangereusement frôlée.
La réforme du Code électoral, actuellement au cœur des tensions, dépasse largement le cadre d’un simple ajustement juridique. Elle pose une question brutale, presque dérangeante : la loi est-elle encore au-dessus des acteurs politiques, ou commence-t-elle à s’y plier ?
Une réforme qui sent le calcul politique
Officiellement, il s’agit de revoir les conditions d’inéligibilité liées à certaines condamnations judiciaires. Une démarche qui, en théorie, peut se défendre dans toute démocratie soucieuse d’équité.
Mais dans la réalité politique sénégalaise, personne n’est dupe.
Derrière les lignes juridiques, c’est bien la figure de Ousmane Sonko qui plane. Et avec elle, l’ombre d’un système où les règles du jeu semblent réécrites en fonction des joueurs.
La coalition Diomaye Président crie à la manœuvre. Et pour une fois, même ceux qui ne partagent pas ses positions sont contraints de reconnaître une évidence : le doute est installé.
Le vrai danger : banaliser les réformes de circonstance
Le problème n’est pas seulement cette réforme.
Le problème, c’est ce qu’elle inaugure.
Car si l’on accepte aujourd’hui de modifier le Code électoral en fonction d’un contexte politique immédiat, qu’est-ce qui empêchera demain :
un pouvoir de durcir les règles pour éliminer un adversaire ?
un autre de les assouplir pour favoriser un allié ?
C’est la porte ouverte à une instabilité juridique chronique.
Une faute stratégique majeure
En matière électorale, le timing est tout.
Et ici, il est mauvais. Très mauvais.
Une réforme de cette nature aurait exigé :
du recul,
du consensus,
et surtout une distance claire avec les échéances politiques.
À défaut, elle apparaît pour ce qu’elle est perçue comme étant :
une réforme d’opportunité.
Or, en démocratie, l’opportunité politique est souvent l’ennemie de la légitimité.
Entre justice et politique : une frontière qui s’efface
Ce débat révèle un malaise plus profond :
la confusion grandissante entre justice et stratégie politique.
Si certaines condamnations sont contestées, la solution ne devrait pas être de modifier la loi dans l’urgence, mais de :
renforcer l’indépendance judiciaire,
garantir des procès incontestables,
restaurer la confiance dans les institutions.
Changer la règle, au lieu de consolider le système, revient à traiter les symptômes sans guérir la maladie.
Une démocratie à l’épreuve
Le Sénégal a longtemps été présenté comme un modèle de stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest.
Mais les modèles ne tombent pas d’un coup.
Ils s’érodent lentement. Par petites décisions. Par compromis douteux. Par calculs à court terme.
Cette réforme pourrait bien être l’une de ces fissures.
Notre position
Soyons clairs :
Réformer le Code électoral n’est pas un problème.
Le faire dans ces conditions en est un.
Parce qu’une démocratie solide ne se juge pas à sa capacité à changer les règles, mais à sa capacité à les rendre crédibles pour tous, même pour ses adversaires.
En dernière analyse
À vouloir corriger une situation jugée injuste, le pouvoir prend un risque considérable :
celui de créer une injustice plus grande encore — celle d’un système perçu comme manipulable.
Et en politique, la perception finit toujours par devenir réalité.
Gilbert Muhika