FOOTBALL POLÉMIQUE

Les amis, « Prenons un instant pour dépasser nos réactions instinctives et réfléchir avec rigueur : comment jugez-vous la pertinence d’accorder des récompenses importantes à une équipe nationale de foot (les léopards de la RDC) dans un contexte de contraintes budgétaires publiques ? S’agit-il d’un bon investissement pour la nation ou d’une mauvaise allocation des ressources ? Merci de justifier votre position en vous appuyant sur un cadre conceptuel clair (analyse coût-bénéfice, bien-être social, choix public, etc.), et non sur des réactions émotionnelles. »

Les amis,

Je me permets de répondre à ma propre question en essayant, autant que possible, de mettre les émotions de côté pour privilégier une lecture fondée sur les outils de l’analyse économique et des politiques publiques.

À mon sens, l’octroi de récompenses importantes à une équipe nationale de football dans un contexte de fortes contraintes budgétaires publiques ne peut être jugé ni de manière purement émotionnelle, ni de manière purement morale. Il faut l’évaluer à partir d’un cadre conceptuel rigoureux, en tenant compte à la fois des bénéfices attendus, des coûts d’opportunité et des objectifs réels poursuivis par l’État.

D’abord, si l’on mobilise le cadre de l’analyse coût-bénéfice, il faut reconnaître qu’une récompense à une équipe nationale peut produire certains effets positifs. Elle peut renforcer la cohésion nationale, accroître la fierté collective, améliorer l’image internationale du pays, et encourager davantage de jeunes à investir le sport comme espace de discipline, d’effort et d’espérance. Ces bénéfices sont en partie immatériels, mais ils ne sont pas pour autant inexistants. L’économie moderne reconnaît d’ailleurs que le bien-être collectif ne se réduit pas aux seuls revenus monétaires. Dans cette logique, récompenser une performance sportive exceptionnelle peut être interprété comme une forme d’investissement symbolique dans le capital social et l’identité nationale.

Cependant, et c’est ici que la rigueur scientifique doit parler, cette conclusion n’est valable que si l’on compare ces bénéfices aux coûts d’opportunité. En d’autres termes : chaque franc ou chaque dollar attribué aux Léopards est un franc ou un dollar qui ne sera pas utilisé ailleurs. Or, dans un pays où des agents publics sont parfois impayés, où l’armée est engagée dans un effort de guerre, où les besoins sociaux élémentaires restent massifs, la question devient plus délicate. La théorie du choix public nous enseigne que les décisions de dépenses publiques ne sont pas toujours prises selon le critère du bien-être collectif maximal, mais peuvent aussi répondre à des calculs de popularité politique, de visibilité et de rendement électoral. Awa nde esengi tozala prudents. Une dépense peut être populaire sans être optimale.

Ensuite, si l’on mobilise la théorie du bien-être social, il faut se demander si cette dépense améliore réellement la condition collective de la nation de manière durable. Une récompense ponctuelle peut produire un effet de satisfaction immédiate, mais elle ne remplace ni une politique sportive structurée, ni une politique salariale cohérente, ni un investissement de long terme dans les infrastructures, la jeunesse ou la sécurité sociale. Autrement dit, si cette gratification n’est pas intégrée dans une vision plus large de développement du sport national, elle risque de relever davantage de la consommation politique immédiate que de l’investissement public durable.

Par ailleurs, la théorie des incitations peut être invoquée pour défendre cette récompense. En économie, on sait que les individus répondent aux incitations. Récompenser une équipe qui réalise une performance remarquable peut envoyer un signal positif : l’excellence nationale mérite reconnaissance. Cela peut encourager l’effort, la discipline et la performance future. Mais là encore, la cohérence importe. Une incitation n’est crédible et efficace que si elle s’inscrit dans un système juste et prévisible. Si l’État récompense généreusement certains acteurs visibles tout en laissant dans l’ombre d’autres serviteurs de la nation qui se sacrifient sans reconnaissance, il crée une distorsion morale et institutionnelle. JLB se pose la question : pourquoi certains méritent-ils immédiatement, et d’autres jamais ?

Ainsi, d’un point de vue strictement académique, ma position est nuancée : oui, il peut être économiquement et politiquement justifiable de récompenser une équipe nationale dans certaines circonstances, mais non, cela ne devient un bon investissement public que sous conditions. Ces conditions sont au moins au nombre de trois. Premièrement, la récompense doit rester proportionnée à la capacité budgétaire réelle de l’État. Deuxièmement, elle doit être cohérente avec l’ensemble des priorités publiques, notamment sociales et sécuritaires. Troisièmement, elle doit s’inscrire dans une stratégie plus large de développement du sport, et non dans une logique de réaction émotionnelle ou de communication politique.

En conclusion, je dirais ceci : récompenser les Léopards n’est pas en soi une erreur économique. Ce qui peut devenir problématique, c’est la désarticulation entre cette dépense symbolique et la hiérarchie réelle des urgences nationales. Ce n’est donc pas l’acte de récompenser qui doit être condamné ou applaudi aveuglément, mais plutôt son montant, son timing, sa cohérence et son inscription dans une politique publique rationnelle.

Comme professeur, je dirais que la bonne question n’est pas : “fallait-il récompenser ou non ?” La vraie question est : dans quel cadre de rationalité publique cette récompense trouve-t-elle sa légitimité ?

C’est là, me semble-t-il, que le débat devient intéressant. Totika malembe malembe passion, toya na terrain ya raison.

Prof. Muzinga, aka, Mwan’a Ngaba

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