Afrique du Sud : quand l’Afrique se renie elle-même

Il y a des images qui dérangent. Non pas parce qu’elles montrent une réalité inconnue, mais parce qu’elles mettent à nu une vérité que beaucoup préfèrent éviter. Celle d’Africains s’organisant pour demander à des employeurs étrangers de licencier… d’autres Africains. Oui, vous avez bien lu. Des Africains appelant à discriminer des Africains.
À ce stade, il ne s’agit plus d’un simple débat économique sur la protection de l’emploi local. Il s’agit d’une faillite morale.

Que l’on défende la priorité nationale dans l’emploi est une question légitime. Tous les États du monde s’en préoccupent. Mais transformer cette exigence en chasse aux “autres Africains”, en désignant comme boucs émissaires ceux qui partagent la même histoire, les mêmes luttes, parfois les mêmes langues, relève d’une dérive inquiétante — et profondément immature.

Car enfin, que révèle cette scène ? Une incapacité à poser les vrais problèmes.
Le chômage de masse en Afrique du Sud — comme ailleurs sur le continent — ne tombe pas du ciel. Il est le produit de choix économiques, de défaillances structurelles, d’un système éducatif souvent inadapté et d’une gouvernance qui peine à créer des opportunités à la hauteur des attentes. Mais au lieu d’exiger des comptes aux décideurs, certains préfèrent s’en prendre au voisin, au frère, à celui qui, comme eux, tente simplement de survivre.
C’est plus facile. Et surtout, c’est plus dangereux.
Car cette logique porte un nom : la fragmentation africaine. Une maladie ancienne, héritée en partie de l’histoire coloniale, mais entretenue aujourd’hui par nos propres réflexes de repli. Pendant que d’autres régions du monde s’organisent en blocs puissants, négocient en position de force et protègent leurs intérêts communs, l’Afrique continue trop souvent à se diviser… contre elle-même.
Et dans ce théâtre absurde, le paradoxe devient insupportable : des Africains demandent à des employeurs asiatiques ou occidentaux de privilégier les nationaux contre d’autres Africains. Autrement dit, nous externalisons même notre propre discrimination. Nous en devenons les exécutants volontaires.

Quelle dignité reste-t-il dans ce renoncement ?

Cette attitude n’est pas seulement contradictoire. Elle est stratégiquement suicidaire. Elle affaiblit la solidarité continentale, détruit la confiance entre peuples africains et envoie au monde un signal désastreux : celui d’un continent incapable de défendre une vision commune.
L’Afrique ne peut pas se construire sur la haine de l’autre Africain.
Oui, il faut réguler les flux migratoires. Oui, il faut protéger les emplois locaux. Mais cela doit se faire avec intelligence, avec des politiques publiques cohérentes, avec des accords régionaux, avec une vision. Pas avec des injonctions improvisées, humiliantes et profondément régressives.
Car au fond, la vraie question est celle-ci : voulons-nous être des nations africaines fortes dans une Afrique forte, ou des sociétés fragiles qui se déchirent entre elles pendant que d’autres décident pour nous ?

L’histoire jugera sévèrement ces dérives. Mais plus grave encore : elles pourraient coûter à l’Afrique ce qu’elle a de plus précieux — sa capacité à faire bloc dans un monde de plus en plus compétitif.
À force de nous combattre entre nous, nous risquons de devenir les spectateurs de notre propre marginalisation.

Et cette fois, il n’y aura personne d’autre à blâmer.

La rédaction

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