Cléophas Kamitatu-Massamba : Le Marteau de Masi-Manimba qui a forgé le Congo libre
Il y a des noms qui traversent le bruit du temps. Cléophas Kamitatu-Massamba en fait partie.
Né le 10 juin 1931 à Kilombo, territoire de Masi-Manimba dans l’actuel Kwilu, il n’était pas destiné à faire l’histoire. Il était destiné à la servir. Du petit séminaire de Kinzambi aux plus hautes fonctions de la République, il a incarné une idée simple : un Congolais instruit doit se mettre au service de son peuple. Même quand ça coûte.
C’est l’histoire d’un séminariste devenu « Jean Marteau ». D’un négociateur qui a imposé la date de notre liberté. D’un intellectuel qui a écrit contre les tyrans, plume à la main, jusqu’à son dernier souffle en 2008.
- Kinzambi : La forge des consciences
Dans les années 1940, le petit séminaire de Kinzambi n’était pas une école comme les autres. C’était une pépinière d’élites. Pierre Mulele en sort. Et Cléophas Kamitatu.
Là-bas, il apprend le latin, la rigueur, la dialectique. Il se prépare à la prêtrise. Mais le Congo colonial de 1950 ne lui laisse pas le choix. Pendant que les séminaristes prient, les tracts nationalistes circulent. Et Kamitatu comprend : sa messe, ce sera la libération.
Il quitte la soutane sans renier l’éthique. Il gardera toute sa vie des liens solides avec les milieux catholiques. Une arme de plus contre un pouvoir colonial qui se disait « chrétien ».

- « Jean Marteau » : Le pseudonyme qui terrorisait Bruxelles
Fin des années 1950. Léopoldville bouillonne. Et dans l’ombre, un jeune intellectuel signe ses pamphlets « Jean Marteau ».
Pourquoi un marteau ? Parce qu’il faut briser. Briser le silence, briser la peur, briser le mythe de la colonisation bienveillante.
Ses écrits et ses réseaux de subversion politique deviennent un cauchemar pour l’administration belge. Les rapports de la Sûreté le décrivent comme « agitateur dangereux ». Les archives coloniales parlent de « panique » dans les bureaux. Un seul homme, sans arme, qui met tout un système en alerte.
Kamitatu ne cassait pas des vitres. Il cassait des arguments. Il démontait la légitimité coloniale avec la logique. Le marteau, c’était sa plume.
- Le 30 juin 1960 : La date qu’il a choisie pour nous
En janvier 1960, Table ronde belgo-congolaise à Bruxelles. 200 délégués, des heures de discours, des marchandages.
Quand vient le moment de fixer la date de l’indépendance, les Belges hésitent. Ils veulent gagner du temps.
C’est Cléophas Kamitatu, aux côtés d’Antoine Gizenga au PSA, qui tranche : « Pourquoi pas le 30 juin 1960 ? »
Une date symbolique. Un délai court. Une clarté politique. La salle adopte.
Ce jour-là, un fils de Masi-Manimba a donné au Congo son jour de naissance officiel. Sans lui, qui sait si nous aurions fêté l’indépendance en juillet, en août, ou plus tard ?

- Premier gouverneur de Kinshasa : Bâtir quand tout s’écroule
Le 30 juin 1960, le Congo est libre. Et le 1er juillet, tout commence à craquer : mutineries, sécessions, ingérences.
On confie Kinshasa à Cléophas Kamitatu. Premier gouverneur de la capitale d’un pays qui vient de naître. Mission : tenir la ville debout pendant que le pays vacille.
Il réussit. Puis il gravit tous les étages de l’État : Ministre des Affaires étrangères en 1965, Ministre de l’Intérieur, Ministre du Plan, Ministre de l’Environnement dans les années 80.
Partout, la même méthode : diagnostic lucide, décision ferme, service public. Loin des clientélismes.
- L’intellectuel en exil : Écrire pour ne pas trahir
Quand Mobutu verrouille le pays, Kamitatu choisit l’exil et la plume. Il devient docteur en sciences politiques. Et il écrit ce que d’autres taisent.
1971 : La grande mystification du Congo-Kinshasa – Les crimes de Mobutu. Un des premiers actes d’accusation intellectuels contre la dictature.
1977 : Zaïre, le pouvoir à la portée du peuple. Il y défend une démocratie locale, enracinée, contre l’État centralisé.
Puis, cette diatribe : Kilombo ou le prix à payer pour rebâtir la RDC. Jusqu’à la fin, il revient à sa terre natale. Son message : le Congo ne se rebâtira que si ses fils acceptent de payer le prix. Le prix de la vérité, du travail, de l’unité.
Il meurt le 12 octobre 2008 en Afrique du Sud, à 77 ans. Loin de Kilombo. Mais son dernier livre ramène toujours le débat au village qui l’a vu naître.

Conclusion : Le marteau est-il encore en service ?
Aujourd’hui, son nom est moins connu que ceux de Lumumba ou Kasa-Vubu. Injustice. Car sans Kamitatu, pas de date du 30 juin. Sans Kamitatu, pas de PSA. Sans Kamitatu, Kinshasa aurait pu sombrer en 1960.
La vraie question n’est pas de savoir s’il a marqué l’histoire. La question, c’est : honorons-nous ceux qui ont payé pour que nous existions ?
Masi-Manimba a donné un marteau au Congo. Mais l’héritage véritable, c’est l’exemple : un intellectuel engagé, un serviteur de l’État, un patriote sans compromis.
L’histoire de Cléophas Kamitatu-Massamba ne doit pas dormir dans les archives. Elle doit être racontée dans les écoles du Kwilu. Elle doit inspirer la jeunesse congolaise. Parce que son parcours prouve une chose : on peut venir de Kilombo et changer le destin d’une nation.
Le marteau est tombé. À nous de continuer de bâtir.