Kinshasa sous double commandement : Tshisekedi confie la salubrité au général Kasongo. Bumba désavoué, la ville est-elle coupée en deux ?
Analyse : Que change la mise sous tutelle de la propreté de Kinshasa par le Service national ?
Kinshasa, 30 mai 2026 La colère du chef de l’État a parlé. Après sa descente surprise au Grand marché, le Zando, noyé sous les immondices, Félix Tshisekedi a tranché. Le général Jean-Pierre Kasongo, patron du Service national, est désormais « chargé de la salubrité de la capitale ». En clair : le gouverneur Daniel Bumba perd la main sur l’une de ses missions régaliennes. Du jamais-vu depuis l’avènement de la décentralisation.
La décision fait l’effet d’une bombe à l’Hôtel de ville. Elle pose 3 questions brûlantes : La ville est-elle désormais dirigée à deux têtes ? Comment Bumba et Kasongo vont-ils cohabiter ? Et jusqu’où va le pouvoir de chacun, dès lors qu’ils répondent tous deux directement du Président dans ce cas précis ?
- Deux patrons pour une ville : le précédent dangereux
Sur le papier, Daniel Bumba reste gouverneur élu de Kinshasa. Il garde la police urbaine, les finances, l’urbanisme, les marchés. Mais en lui retirant la salubrité, le cœur du programme « Kin ezo bonga » lancé en août 2024, le président crée un bicéphalisme inédit.
Le schéma est simple : Bumba gère la ville politique. Kasongo, lui, gère la ville physique – ses déchets, ses caniveaux, ses rivières-poubelles. Deux légitimités qui se regardent en chiens de faïence.
Problème : la Constitution et la loi sur la décentralisation ne prévoient pas ce cas. Kinshasa n’est pas une province sous tutelle. C’est une entité décentralisée. En confiant une compétence provinciale à un service rattaché à la présidence, Tshisekedi crée un « état d’exception sanitaire » sans le dire.
La ville est-elle divisée ? Oui, fonctionnellement. Le Kinois aura désormais deux interlocuteurs pour un même problème. Votre avenue est inondée parce que le caniveau est bouché ? Vous appelez qui : l’Hôtel de ville ou le Service national ? Le flou est total.
- Bumba vs Kasongo : cohabitation ou collision ?
Le profil des hommes dit tout. Daniel Bumba, civil, politique, élu, joue sa crédibilité sur « Kin ezo bonga ». Il a déployé engins et équipes, mais se heurte au mur de l’incivisme : dès que ses équipes tournent le dos, restaurants, hôtels et ménages redéposent les ordures.
Jean-Pierre Kasongo, lui, est militaire. À Kanyama-Kasese, il a transformé des ex-Kuluna en producteurs de maïs et de bancs d’école. Sa méthode : discipline, résultats, zéro état d’âme. Le président mise sur cette réputation d’« homme à poigne » pour mater l’indiscipline kinoise.
Comment vont-ils collaborer ? Trois scénarios :
- La guerre froide : Bumba sabote en douceur, Kasongo avance sans lui. Résultat : doublons, gaspillage, et Kinshasa reste sale.
- La soumission : Bumba s’efface et laisse Kasongo agir. Il devient un gouverneur « culturel », coupé du quotidien des Kinois. Politiquement mort.
- Le deal : Tshisekedi impose une « task force commune ». Bumba garde la collecte des taxes, Kasongo dirige l’opérationnel avec droit de réquisition sur les engins de la ville. C’est le seul scénario viable, mais il exige que le président arbitre chaque semaine.
Pour l’instant, aucun texte n’organise cette cohabitation. Et c’est là le danger : sans règles claires, c’est la loi du plus fort… ou du mieux connecté à la présidence.
- Qui fait quoi ? Le casse-tête des limites
Dès lors que Kasongo répond directement du chef de l’État, au même titre que Bumba, la chaîne de commandement explose.
Ce qui revient à Kasongo, selon la pratique du Service national :
- Réquisitionner des hommes : ex-Kuluna, militaires, voire prisonniers pour les travaux de salubrité.
- Créer une « brigade de salubrité coercive » avec pouvoir de verbaliser et d’encaisser les amendes sur-le-champ.
- Décider des zones prioritaires sans passer par l’Hôtel de ville.
- Gérer son propre budget, décaissé directement par la présidence.
Ce qui reste à Bumba :
- Le cadre légal : édits provinciaux sur la salubrité, délivrance des autorisations aux ONG de recyclage.
- La police de proximité, normalement chargée de faire respecter ces édits.
- Les recettes des marchés, censées financer… la salubrité.

Vous voyez le conflit ? Kasongo va nettoyer Zando, mais c’est Bumba qui perçoit la taxe d’étalage. Kasongo va punir un restaurant qui déverse ses eaux usées, mais c’est la police de Bumba qui doit constater l’infraction. Si les deux ne se parlent pas, c’est l’impunité garantie.
- Le vrai problème : l’impunité, pas les ordures
L’échec de « Kin Bopeto » hier, de « Kin ezo bonga » aujourd’hui, tient en un mot : impunité. À Kinshasa, jeter une bouteille par terre coûte 0 franc. À Paris ou Bruxelles, c’est 135 euros. Tant que le Kinois n’a pas peur de voir son portefeuille saigné, il continuera de salir.
Laurent-Désiré Kabila l’avait compris avec la « chicotte » dans les transports : en 6 mois, plus aucun taxi n’osait prendre deux clients devant. Le général Kasongo vient de Kanyama-Kasese avec la même philosophie : « la carotte et le bâton ».
La question : aura-t-il le bâton légal ? Pour verbaliser, il faut des OPJ. Pour encaisser, il faut une régie financière. Si Tshisekedi ne lui donne pas ces outils, Kasongo sera un général sans armée. S’il les lui donne, Bumba devient un roi sans royaume.
Ce qu’il faut surveiller dans les 30 jours
- L’ordonnance ou le décret : Sans texte juridique clair délimitant les compétences, c’est la porte ouverte à la cacophonie.
- Le budget : Qui paie les camions, le carburant, les primes des brigades ? Présidence ou Hôtel de ville ?
- La première amende : Le jour où la brigade Kasongo collera 500$ d’amende à un grand hôtel de la Gombe, on saura si le bâton est réel.
- La réaction de Bumba : Démission, résistance, ou alignement ? Dans un pays normal, il serait déjà parti. Mais comme le dit l’auteur : « la honte est une vertu congolaise ».
Enjeu final : Si Kasongo réussit, Tshisekedi aura prouvé qu’il faut des militaires pour faire ce que les civils ne font pas. Le modèle Kanyama-Kasese sera dupliqué dans toutes les villes. Si Kasongo échoue, c’est la preuve que le problème de Kinshasa n’est pas l’homme, mais le système. Et ça, c’est plus grave.
Kinshasa n’est pas encore coupée en deux. Mais elle a désormais deux chauffeurs pour un même volant. Au premier nid-de-poule, on saura qui tient vraiment la direction.
La rédaction