Hommage à Jacques Kamenga – Par Jean MPISI « Otem Premier » et Gilbert Muhika – Mai 2026

Il disait souvent qu’une amitié, ça commence comme une blague d’enfants et ça finit comme une dette qu’on ne rembourse jamais. La sienne avec Jacques Kamenga, « Djoscky » pour les intimes, avait commencé à Bulungu.

Enfant, il vivait à Bulungu. Pour la 3ème primaire, il était parti à la MC Pindi, cette école que dirigeait l’illustre Narcisse Mbutamuntu. C’est là qu’il avait croisé Jacques, venu du village Kingwaya. Même classe, même pupitre, même destin.
Ils vivaient au selo, cet auto-internat où l’on apprend que le manioc se partage et que le froid se combat à deux sous une couverture trop courte. L’amitié, elle, n’avait pas attendu la fin du trimestre. Elle s’était imposée, évidente.

Plus tard, il avait proposé à Jacques de quitter Kingwaya pour venir habiter avec lui à Bulungu. Jacques avait dit oui. À Bulungu, il logeait chez sa « Maman leki ». Lui, Zénon Ngaburu, Jacques et quelques autres avaient fondé leur république : un groupe d’amis qui se retrouvait dans un lieu qu’ils avaient baptisé Quartier général. On y refaisait le monde entre deux parties de dame. Leurs alliés s’appelaient Jean-Pierre et Anaclet Bitibiri, les jumeaux inséparables, ou Faustin Muswayi. Bulungu était petit. Leur amitié, elle, était vaste.

Après Pindi, l’école les avait envoyés à Kinzambi, la célèbre MC. 5ème primaire, 1er et 2ème CO. Même uniforme, même foi dans l’avenir. Pour les humanités, Kikwit les avait séparés sans les diviser : Jacques à l’Athénée, lui à l’Institut de la Fraternité, l’INFRA.
Les weekends, pourtant, Kikwit redevenait une seule ville. Souvent, c’était Jacques qui venait, la plupart du temps accompagné d’un certain Adolphe Muzito. On parlait politique, filles, et déjà d’un pays à construire.

UNIKIN, 1984 : Le Home 30 ou l’université de la vie

Le destin, joueur, les avait réunis à Kinshasa. À l’UNIKIN. Jacques, Zénon, Adolphe Muzito, Gaston Lokola – deux futurs Premier Ministre et Ministre du Budget – et lui. Le Quartier général avait changé d’adresse, pas d’âme.

Gilbert Muhika se souvenait de cette année-là avec une précision douloureuse. En 1984, il partageait la chambre du Home 30 avec Jacques et Colver Buluku. Jacques et Colver en sciences économiques, Gilbert en droit. Jean Mpisi n’était jamais loin.

Le Home 30 n’était pas une chambre. C’était un pays. On y cuisinait le fufu sur un réchaud qui menaçait d’exploser, on y débattait de Lumumba comme si on l’avait connu, et on y dormait peu.

C’est là que Jacques avait inventé sa légende. Chaque soir, il prenait une craie et gravait sur le mur, en lettres de général : « Djoscky à la faculté depuis 19h jusque 3h du matin ».
Programme affiché. Contrat moral signé avec la nuit.

La vérité ? Gilbert, en rentrant de la bibliothèque de droit vers minuit, surprenait parfois le « bûcheur » allongé, en plein roupillon, un cours de macroéconomie ouvert sur le visage comme un masque de sommeil. Il ronflait doucement, en paix avec lui-même et avec la microéconomie.

Mais personne ne riait. Ou plutôt, si : on riait, et on travaillait. Car ce mensonge avait la force d’une prophétie. Les étudiants qui passaient devant la porte, les cadets qui lisaient l’inscription, tous se disaient : « Si Djoscky tient jusqu’à 3h, je n’ai aucune excuse ».
Le bluff était devenu méthode. La sieste de Jacques avait produit plus de diplômés que bien des séminaires.

En vacances, ils redescendaient à Bulungu. Et là, ils changeaient de scène. Il était directeur de la troupe de théâtre, Jacques en était l’acteur principal. Il avait le verbe, le geste, la présence. Bulungu se pressait pour les voir. Pendant deux heures, la misère s’asseyait au fond et applaudissait.

L’amitié avait tenu. Jusqu’à la Gécamines dont Jacques deviendrait directeur général. Jusqu’à la nuit du 28 au 29 mai 2026, quand la vie a décidé de fermer le rideau sans prévenir.

Jean Mpisi dit aujourd’hui : « Josky, tu me manqueras toujours ».
Gilbert Muhika ajoute : « Le mur du Home 30 a été repeint depuis longtemps. Mais ton programme, Djoscky, il est toujours là. Écrit en nous. De 19h à l’éternité. »

On ne meurt pas quand on a appris aux autres à ne pas dormir sur leurs rêves.
On devient une inscription sur le mur de leur vie.

Repose en paix, plus-que-frère. Le Quartier général est en deuil, mais il tient. Comme tu nous l’as appris.

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