RDC : le débat sur la Constitution rallume le spectre du troisième mandat
À Kinshasa, le climat politique est en train de changer de température. Ce qui n’était hier qu’un débat intellectuel autour d’une éventuelle révision ou d’un changement de la Constitution devient progressivement un véritable front politique national. Face aux discours de certains proches du pouvoir évoquant l’idée d’« adapter » la Constitution aux réalités actuelles, une nouvelle coalition de l’opposition et de mouvements citoyens vient de voir le jour avec un objectif clair : barrer la route à toute tentative assimilée à un troisième mandat du président Félix Tshisekedi.
Dans cette plateforme figurent plusieurs poids lourds de l’opposition ainsi que des acteurs influents de la société civile et des mouvements citoyens de Kinshasa. Tous affirment s’appuyer sur l’article 64 de la Constitution congolaise, lequel dispose que tout Congolais a le devoir de faire échec à toute personne ou groupe de personnes qui prend ou exerce le pouvoir en violation de la Constitution.
Pour ces opposants, le danger est clair : derrière le débat sur la réforme constitutionnelle se cacherait en réalité la volonté de prolonger le pouvoir présidentiel au-delà des limites actuelles. Dans leurs discours, les références au combat mené contre un éventuel troisième mandat de l’ancien président Joseph Kabila reviennent avec insistance. Ils veulent rappeler que la rue congolaise a déjà montré par le passé sa capacité de mobilisation lorsqu’elle estime que l’ordre constitutionnel est menacé.
Le pouvoir, lui, rejette catégoriquement ces accusations. Dans les rangs de la majorité présidentielle, on soutient que la Constitution n’est pas un texte figé et sacré au point d’échapper à toute évolution. Pour les défenseurs de cette thèse, une Constitution doit vivre avec son époque, s’adapter aux mutations sociales, économiques et institutionnelles d’un pays. Selon eux, évoquer une réforme constitutionnelle ne signifie pas automatiquement préparer un troisième mandat.
Le débat devient alors profondément politique, mais aussi philosophique : faut-il considérer la Constitution comme une barrière intangible destinée à empêcher les dérives du pouvoir, ou comme un instrument évolutif pouvant être révisé selon les besoins d’une nation ?
En réalité, derrière cette confrontation juridique se joue une bataille beaucoup plus vaste : celle de la confiance entre gouvernants et gouvernés. Car en RDC, l’histoire récente a laissé des cicatrices profondes. Toute évocation d’un changement constitutionnel ravive immédiatement les souvenirs des tensions qui avaient embrasé le pays sous le régime précédent. Beaucoup de Congolais redoutent qu’un simple débat institutionnel puisse ouvrir une crise politique majeure.
Mais d’autres estiment au contraire qu’interdire même le débat reviendrait à confisquer une liberté démocratique fondamentale. Dans plusieurs pays du monde, les constitutions ont évolué sans provoquer d’effondrement démocratique. La vraie question devient donc celle-ci : le changement recherché sert-il réellement l’intérêt général ou uniquement des intérêts politiques personnels ?
Le président Félix Tshisekedi se retrouve désormais au centre d’une équation délicate.
D’un côté, ses partisans défendent l’idée d’une modernisation institutionnelle. De l’autre, ses opposants cherchent déjà à transformer ce débat en symbole de résistance nationale. Et au milieu de cette bataille narrative, le peuple congolais observe, inquiet, un scénario qui ressemble de plus en plus à ceux qui ont déjà plongé plusieurs nations africaines dans des crises évitables.
L’Afrique a souvent payé cher les conflits liés aux modifications constitutionnelles. Certains dirigeants y ont vu un instrument de stabilité ; d’autres peuples y ont vu le commencement des dérives autoritaires. En RDC, pays marqué par les guerres, les fractures politiques et les tensions régionales, le sujet est encore plus explosif.
Une chose paraît certaine : le débat constitutionnel ne sera pas seulement juridique. Il sera émotionnel, historique, populaire et profondément stratégique. Et dans cette bataille, chaque mot prononcé par le pouvoir comme par l’opposition pèsera lourd sur l’avenir politique du pays.
La rédaction.