COMMERCE AFRICAIN : ET SI LA RÉVOLUTION COMMENÇAIT ENTRE NOUS ?
La sortie de Félix Tshisekedi n’est pas une simple observation. C’est un diagnostic brutal : l’Afrique commerce davantage avec le reste du monde qu’avec elle-même. Et derrière cette réalité se cache une absurdité économique que nous avons trop longtemps normalisée.
La récente visite du Chef de l’État en Ouganda n’est pas anodine. Elle est un signal. Un rappel que les frontières africaines ne doivent plus être des murs économiques, mais des passerelles de prospérité.
UNE ANOMALIE QUI COÛTE CHER
Aujourd’hui, il est parfois plus simple — et surtout moins coûteux — d’importer un produit depuis l’Asie ou l’Europe que depuis un pays voisin africain.
Oui, moins coûteux.
Cela signifie quoi concrètement ?
Des circuits logistiques absurdes
- Des coûts de transport multipliés
- Des intermédiaires inutiles
- Une dépendance chronique aux devises étrangères
En clair, l’Afrique paie plus cher pour ne pas commercer avec elle-même.
L’OUGANDA : PLUS QU’UNE VISITE, UN TEST
Le déplacement présidentiel en Ouganda doit être lu pour ce qu’il est : une tentative de corriger une incohérence structurelle.
Entre la RDC et l’Ouganda, tout devrait favoriser un commerce fluide :
- proximité géographique
- complémentarité économique
- besoins mutuels évidents
Et pourtant, les échanges restent en deçà de leur potentiel.
Pourquoi ?
Parce que le problème n’est pas politique, il est structurel.
LE VRAI COÛT DE LA DÉSINTÉGRATION AFRICAINE
Chaque fois qu’un pays africain contourne son voisin pour commercer avec l’extérieur, il paie un triple prix :
- Un surcoût logistique
Des milliers de kilomètres inutiles, là où quelques centaines suffiraient. - Un surcoût financier
Des transactions en dollars ou en euros, avec des pertes liées au change. - Un surcoût stratégique
Une dépendance accrue vis-à-vis de marchés extérieurs.
Résultat : les produits africains deviennent paradoxalement plus chers… pour les Africains eux-mêmes.
ET SI L’AFRIQUE COMMENÇAIT À S’ACHETER À ELLE-MÊME ?
Le basculement vers un commerce intra-africain plus dense changerait tout :
- Moins de distance = moins de coûts de transport
- Moins de devises = plus de stabilité des prix
- Moins d’intermédiaires = plus de richesse locale
- Plus de volume = baisse des prix unitaires
Ce n’est pas une utopie. C’est une mécanique économique simple.
LE CHAÎNON MANQUANT : UNE STRUCTURE DE FACILITATION PUISSANTE
Mais soyons lucides :
les discours ne suffisent pas.
Les visites présidentielles non plus.
Ce qui manque à l’Afrique, ce n’est pas la volonté politique.
C’est l’outil opérationnel.
Une structure capable de :
- structurer les échanges entre États
- lever les obstacles administratifs et logistiques
- sécuriser les investissements transfrontaliers
- organiser de véritables chaînes de valeur régionales
Sans cet instrument, chaque initiative reste isolée.
Chaque accord reste fragile.
Chaque ambition reste théorique.
DE LA DIPLOMATIE À L’ÉCONOMIE RÉELLE
La visite en Ouganda pose une question simple :
« comment transformer un geste diplomatique en flux économique concret » ?
C’est là que tout se joue.
Car l’enjeu n’est plus de signer des accords,
mais de faire circuler les marchandises, les capitaux et les industries.
L’URGENCE D’UNE DOCTRINE AFRICAINE DU COMMERCE
Le message du Président est clair, même s’il n’est pas encore formalisé :
L’Afrique ne peut pas se développer en exportant ses matières premières et en important ses produits finis.
Elle ne peut pas prospérer en ignorant ses propres marchés voisins.
Elle ne peut pas continuer à payer plus cher ce qu’elle pourrait produire et échanger à moindre coût.
CONCLUSION : UNE DÉCISION À PRENDRE, PAS UN DÉBAT À OUVRIR
Le commerce intra-africain n’est pas un slogan.
C’est une urgence économique.
La visite en Ouganda doit marquer un tournant :
- celui du passage de l’intention à l’exécution.
Car au fond, la vraie question n’est pas :
“Pourquoi ne commerçons-nous pas entre nous ?”
Mais plutôt :
“Combien de temps allons-nous encore accepter que cela nous coûte aussi cher ?”
L’histoire économique de l’Afrique ne s’écrira pas dans les ports lointains.
Elle s’écrira sur ses routes, entre ses frontières, et dans ses marchés régionaux.
Encore faut-il décider — enfin — de les faire vivre.
Gilbert Muhika